Marie-Pierre Fiorentino

lundi 10 mars 2014

De l'idée d'intuition en informatique

À Patricia qui
n’aimait guère l’informatique
mais tant les sciences


            Dans le langage courant, l’intuition est une capacité de l’esprit procurant une certitude immédiate et donc un savoir qu’on n’a pas eu besoin d’acquérir. On parle parfois de sixième sens. Penser ou agir intuitivement, c’est le faire spontanément, sans réflexion ni apprentissage préalables. L’intuition suggère une facilité qui est devenue, ces dernières années, un argument de vente pour tous les appareils informatisés, à commencer les ordinateurs.
            L’idée que l’intuition en informatique existe est en apparence prouvée par certains faits dont le moins contestable est l’âge de plus en plus précoce des utilisateurs. Les enfants, à peine marchent-ils, manipulent télécommandes, tablettes numériques et autres consoles de jeux non seulement sans dommages particuliers mais aussi avec succès. Comme l’animal possède un instinct lui permettant par exemple, s’il s’agit d’une tortue à peine éclose de l’oeuf, de parcourir la plage vers l’océan et de survivre dans ce milieu hostile, les générations du XXI° siècle possèderaient une intuition pour s’adapter immédiatement à l’univers technologique. “ Cette génération est née avec ” constate l’opinion. Pourtant, l’analogie entre intuition et instinct ne tient pas : car un déterminisme naturel renseigne la tortue et lui dicte son comportement ; ce dernier est inné. Or, il ne peut être question d’innéisme pour un objet inventé par la civilisation.
            Alors l’idée d’intuition en informatique n’est-elle qu’un abus du langage commercial ou a-t-elle un sens ?


D’une intuition illusoire à une adaptabilité réelle.
            N’y a-t-il pas contradiction, pour ne pas dire absurdité, à associer intuition et informatique car quoi de moins naturel, par définition, qu’un objet de haute technologie ? Quelques millions d’années le séparent de l’origine de l’homme. L’invention de l’outil, du langage, de l’écriture, des mathématiques a été le prélude nécessaire, durant plus de deux millions d’années, pour donner naissance à l’électronique. Ainsi l’informatique, dans son histoire comme dans son fonctionnement, est discursive et non pas intuitive. Car elle se forme et se déploie dans un enchaînement ininterrompu de causes à conséquences dont la variété de natures, du langage logique de Boole aux impulsions électriques, ne doit pas dissimuler l’essence unique : le cerveau humain créateur d’un monde purement humain, c’est-à-dire artificiel.
            Et pourtant, comme avec l’élipse temporelle mise en scène par Stanley Kubrick dans son film 2001, l’odyssée de l’espace - l’os traversant l’espace-temps pour devenir vaisseau spatial - l’objet électronique devient entre les mains de l’enfant un jouet aussi simple que des cubes à empiler.
            En réalité, ce n’est pas l’informatique qui est intuitive, c’est la curiosité technique qui l’est devenue chez notre espèce au cours de l’évolution. L’enfant éprouve, pour s’adapter au monde dans lequel il est né, un besoin de découverte qu’il satisfait au contact des objets à sa portée. Tous, pour lui, sont nouveaux puisque tous présentent ce caractère mystérieux et complexe que nous, adultes, attribuons seulement à des outils innovants car inconnus de nous. Les doigts de l’enfant des années 2000 glissent avec assurance sur une tablette tactile probablement comme ceux d’autres époques manipulaient avec dextérité la fronde.
            Ainsi, si l’on veut parler dans le cas présent d’intuition, il faut entendre deux phénonèmes. D’une part, une mémoire collective et lointaine que chaque individu humain partage avec ceux de son espèce : il lui faut apprendre vite pour survivre, quelle que soit la technique à apprendre. D’autre part, l’extrême plasticité de notre cerveau ( et ce à un âge relativement avancé, contrairement à une idée longtemps reçue ) en interaction constante avec le monde extérieur. Le cerveau du jeune enfant se modèle en fonction de ce que le monde dans lequel il vit lui offre et il en va de même de ses aptitudes physiques au rang desquelles sa dextérité. En ce sens, l’humanité est en partie le produit de sa technique. Preuve qu’il ne peut y avoir instinct. Par conséquent, personne ne naît avec le geste intuitif propre à une technique particulière mais tout humain naît avec la capacité de s’adapter suffisament vite et efficacement pour en donner l’impression.
            Et pas plus que l’enfant, l’adulte ne possède une intuition lui permettant d’utiliser spontanément l’outil récemment inventé. Il ne possède que des habitudes devenues automatismes, donc en apparence innées. S’il faut vraiment trouver une part instinctive dans son rapport à l’innovation, c’est plutôt la crainte devant l’inconnu, synonyme de danger potentiel dans la nature. Cette crainte est aggravée par l’illusion que des habitudes, en réalité forgées, sont innées ; ce préjugé empêche souvent tout effort volontariste de se déployer. C’est pourquoi souvent la frange la plus âgée de la population se détourne des nouvelles technologies ou avoue y rencontrer des difficultés. Le fait qu’il y ait de nombreuses exceptions montre que l’obstacle est de nature psychologique plus qu’intellectuelle ou psychomotrice. L’idée d’appareils informatiques intuitifs prend alors sa dimension commerciale : elle rassure, amadoue. Il s’agit de laisser croire à tout futur acheteur que, comme Monsieur Jourdain, il sait sans le savoir.
            Cependant, l’argument publicitaire n’est pas entièrement abusif puisque les concepteurs copient, sous une forme plus ou moins symbolique, un environnement connu de l’utilisateur. Ainsi la page d’ouverture de l’ordinateur est-elle le bureau sur lequel on classe des dossiers pour que secrétaires ou professeurs ne soient pas trop dépaysés. L’interface graphique où s’affichent menus et fenêtres évoque à l’utilisateur un univers plus ou moins familier fait d’images. Ces systèmes d’exploitation auxquels s’ajoutent des couches logicielles, en établissant le lien entre matériel et utilisateurs, donnent l’impression d’une “ intuition ” en informatique. En réalité, elle ne peut exister chez l’adulte que si elle a une correspondance dans un monde connu, qui n’a rien d’intuitif puisqu’il constitue l’univers culturel de l’individu, univers dont la maîtrise a été acquise puis développée depuis son enfance.
            Un usage intuitif signifie donc très précisément que le programme s’efforce au maximum de s’adapter aux acquis préablables de l’utilisateur sans que l’inverse, c’est-à-dire l’adapatation de l’utilisateur à lui, soit nécessaire. Ainsi l’informatique devient “ intuitive ” quand elle permet à l’utilisateur de se passer de tout intermédiaire pour faire fonctionner son appareil au mieux de ses potentialités. C’est la seule façon d’envisager l’intuition en informatique. Le terme adaptabilité serait alors plus adéquat. Il évoque d’une part la capacité de toute espèce vivante, dont la nôtre, à survivre dans son milieu, et d’autre part les efforts des innovateurs pour se conformer à l’univers culturel des utilisateurs. Mais peut-être que les consonnances darwinistes du terme – l’adaptabilité est la condition de l’évolution – heurteraient une culture anglo-saxonne dominant le monde de l’informatique et imprégnée de religiosité. Surtout, l’évolution n’est pas le progrès. La première est biologique et déterminée par la nature, le second relève de la volonté humaine. Or, c’est à ce second que l’idée d’intution en informatique se rattache : plus un appareil serait d’usage intuitif, plus il serait la marque d’un progrès puisqu’il répondrait à la principale mission de la technique, faciliter la vie.


Laisser croire à l’intuition peut cependant favoriser le progrès.
            Passons par un détour faussement anecdotique pour mesurer l’enjeu de l’idée d’intuition en informatique. Cette idée est en définitive au cœur de la guerre, très virulente à la fin du XX° siècle, entre le monde PC et le monde Mac ( devenu Apple ). Elle reposait d’abord sur une équivoque : tout ordinateur vendu au grand public était un personal computer, un PC. Pourquoi alors les distingua-t-on ? Car chacun, une fois l’écran allumé, dessinait un monde, une géographie lisibles dès la présentation du bureau. Or, la première de ces géographies, celle par arborescence sur les PC, apparaissait au néophyte plus complexe que la seconde, les icônes sur les Mac. Le design des Mac masque la grande complexité du numérique. “ Environnement convivial ” disent les publicités. Voilà un argument décisif car flatteur pour notre seul instinct vivace, celui de conservation. La convivialité est le contraire de l’hostilité. Donc, avec un appareil “ convivial ”, je suis en terrain ami et non pas ennemi ; je suis en sécurité, comme chez moi. C’est pourquoi la querelle entre ces deux mondes, tels qu’ils se désignent eux-mêmes - ce terme mériterait à lui seul, dans le contexte informatique, une longue analyse - ne peut être réduite à une querelle de design autour du bien ou du mal fondé des apparences et de l’esthétique des outils informatiques.
            Cette querelle rappelle en effet celle que se sont mené, au XVII° siècle, les savants qui n’admettaient de langue scientifique que le latin et ceux qui employaient les langues “ vulgaires ”, c’est-à-dire étymologiquement du peuple, l’italien pour Galilée ou le français pour Descartes. Une langue d’initiés rassure ceux qui le sont en leur conférant une supériorité condescendante sur le vulgaire, jugé trop sot pour se hisser à leur hauteur. Le Dialogue sur les deux systèmes principaux du monde ( 1632 ) ou le Discours de la méthode ( 1637 ) étaient, au sens où l’entendent les vendeurs d’appareils informatiques, intuitifs puisqu’ils ne supposaient pas de passer par un médiateur superflu, la langue latine, pour accéder à un savoir nouveau. Combien de culture exigeaient-ils néanmoins, à commencer par savoir lire ? Mais une connaissance du moins devenait superflue, comprendre le latin ; ces textes scientifiques étaient alors plus accessibles d’un degré que les textes habituels.
            Or, le progrès est venu de ces savants qui ont su, au fil des siècles, dénoncer des croyances pour convaincre le public que leurs découvertes représentaient la vérité. Celles-ci, par exemple l’héliocentrisme, sont aujourd’hui pour nous de telles évidences qu’il nous semble que nous les connaissons intuitivement. De même l’informatique, après avoir été l’apanage de quelques initiés, a fait irruption dans tous les moments de notre vie, professionnelle et privée et ce à tous les âges. Ainsi, quand la maîtrise de la micro informatique n’exige pas de s’y connaître en programmation ni en électronique, dispense de mémoriser l’usage de chaque touche ( en voie de disparition ), elle est appelée intuitive car elle a levé les obstacles entre la majorité non initiée et une nouvelle technologie. La banalisation de l’usage fait alors croire à de l’intuition.
            On cesse d’y croire lorsque l’appareil est devenu tellement intuitif qu’il devient difficile, voire impossible de l’utiliser, surtout au maximum de ses potentialités. L’idée d’intuition est alors en même temps la condition et la limite du progrès : sans elle, pas de confiance vis-à-vis de la nouveauté ; mais avec elle exclusivement, perte de confiance dans l’objet nouveau, trop nouveau. L’utilisateur qui ressentait de la fierté à utiliser “ intuitivement ” telle innovation sera frustré ou vexé d’être mis en difficulté par une autre. Les plus perspicaces se douteront que l’intuition les a moins guidés que l’habileté des concepteurs de l’appareil.


L’intuition est en réalité l’apanage des créateurs, pas des utilisateurs.
            S’il y a donc un reproche à adresser à l’argument de l’intuition par appâter les acheteurs d’outils informatiques, c’est d’avoir détourné le sens et la portée initiaux du terme. En réalité, l’intuition, si intuition il y a, n’est pas du côté des utilisateurs mais des concepteurs d’appareils et plus encore de programmes.
            Revenons à l’origine de l’informatique, dont le nom, contraction des mots information et automatique peut se définir comme “ la science de tous les traitements effectifs applicables à des données discrètes. ” ( 1 ) Cette origine n’est pas technique mais mathématique et logique. En effet, en 1936, le mathématicien britannique Turing et le logicien étasunien Church proposent tous deux séparément une formalisation de la notion d’algorithme. “ La thèse de Church-Turing pose donc en fait une définition : elle introduit un nouvel objet mathématique ( les machines de Turing ) pour caractériser formellement une notion intuitive ancienne ( la notion d'algorithme ). ”( 1 ) Il y a donc bien, si l’on remonte maillon par maillon la chaîne de l’informatique à l’algorithme, une source intuitive puisque indémontrable ( “ Cette thèse est, par nature, indémontrable puisque la notion d'algorithme, avant elle, n'avait pas de définition mathématique précise à quoi on aurait pu comparer celle des machines de Turing. ” ( 1 ).
            Or l’intuition correspond dans les écrits des savants du XVII° siècle à l’indémontrable. Pascal, par exemple, écrit dans De l’esprit géométrique : “ C’est-à-dire, en un mot, que quelque mouvement, quelque nombre, quelque espace, quelque temps que ce soit, il y en a toujours un plus grand et un moindre : de sorte qu’ils se soutiennent tous entre le néant et l’infini, étant toujours infiniment éloignés de ces extrêmes. Toutes ces vérités ne se peuvent démontrer, et cependant ce sont les fondements et les principes de la géométrie.” ( 2 ). Ainsi, l’intuition est une capacité à “ voir ” spontanément, non pas dans le monde matériel et concret, mais dans son propre esprit, des idées certaines. L’intuition n’est ni la perception, capacité sensible, ni l’imagination pourvoyeuse d’erreur et d’illusion. L’intuition, pour ceux qui admettent son existence, serait une sorte de fulgurance de l’esprit se distinguant de l’instinct animal puisqu’elle n’appartient qu’aux êtres dotés de la raison, les hommes.
            Au XVII° siècle, les mathématiciens estimaient par conséquent que certaines connaissances mathématiques de base, les premiers principes, ne pouvaient être qu’intuitives. Mais pourquoi parmi eux tous se référer à Pascal ? On peut en effet lui reprocher un fidéisme anti-rationaliste qui, en accordant trop de place à l’intuition au détriment du raisonnement, constituerait un argument facilement contestable. Mais d’une part, même ses adversaires rationalistes tels que Descartes ne dénient pas l’intuition, au contraire. D’autre part, concepteur de la pascaline, il est considéré comme l’inventeur de la machine à calculer ; or, si l’ordinateur n’est pas une machine à calculer puisque contrairement à elle, il a la “ capacité à enchaîner plusieurs opérations en suivant des instructions paramétrables ” ( 1 ), la machine à calculer a inspiré son invention. Le langage de programmation Pascal rend d’ailleurs hommage à l’inventeur de la pascaline. Il y a là un fil conducteur qui ne doit cependant pas conduire à une méprise trop fréquente : la confusion entre technique et science.
            En effet, la première vise l’action, la pratique, la seconde la théorie, la connaissance en soi, la contemplation comme disaient les Grecs anciens. Et ce n’est pas parce que, dans le monde moderne, la science n’est le plus souvent envisagée par le profane que comme la servante de la technique que les deux domaines ne forment qu’un dans la réalité. C’est pourquoi la technique, qui a consisté pour notre ancêtre homo habilis à transformer manuellement de la matière brute pour fabriquer des outils, existe indépendament de la science sous forme empirique. La science, ensemble de connaissances théoriques visant à expliquer l’univers, est dite pure quand elle n’a pour objectif délibéré aucune application pratique. Quant à la technologie, dont relève l’informatique, elle est née de l’utilisation des découvertes scientifiques par les ingénieurs pour inventer de nouvelles techniques ; c’est en quelque sorte la science appliquée. Mais elle n’existerait pas sans la science pure. C’est pourquoi “ Si nous avons particulièrement insisté sur les aspects théoriques de l'informatique, c'était pour contrebalancer l'image trop "technique" qu'elle véhicule habituellement. ” ( 1 )   L’informatique est affaire de mathématique et de logique avant de l’être de technique. Alors si l’on admet l’intuition en mathématiques, il faut l’admettre en informatique dans sa phase de création. Il n’y a par contre pas d’analogie entre l’intuition intellectuelle algorithmique, reconnue par les mathématiciens, et la supposée intuition à manipuler attribuée aux utilisateurs.


Conclusion : l’intuition en informatique, nouvelle illusion de la culture de masse.
            Ainsi, en abusant du terme d’intuition, l’informatique prolonge la confusion maintenant inextricable dans l’opinion entre science et technique. C’est pourtant seulement à la première, abstraite, qu’il conviendrait de rattacher l’intuition sur laquelle le savant s’appuie pour expliquer mais aussi donner un sens à l’univers. Cette recherche de sens est théorique, même s’il arrive que le savant se mette au service de la technologie, qui, pour sa part, vise l’action, aussi dématérialisée soit-elle comme en informatique. Invoquer l’intuition en informatique comme argument de vente accentue donc encore la confusion entre ces domaines. C’est la galvauder en favorisant le désir du grand public de pouvoir aisément profiter de leur nouveau matériel.
            Mais peut-être que cette illusion – car pianoter sur un clavier pour jouer ou communiquer, même “ intuitivement ”, ne fait pas de quelqu’un une personne douée en informatique – parce qu’elle flatte la masse, est aussi révélatrice de la culture de masse. L’idée d’intuition en informatique laisse planer un espoir de démocratie de l’informatique. Mais quel pourcentage des capacités technologiques de leurs outils informatiques les non spécialistes utilisent-ils ? Et est-ce seulement parce que nombre d’applications ne leur sont pas utiles ou que, faute d’une formation, elles leur sont difficilement accessibles?

Le Garn, mars 2014



(1) http://www.lattice.cnrs.fr/sites/itellier/poly_intro_info/index.html, un passionnant article d’Isabelle TELLIER.

( 2 ) Oeuvres complètes, Le Seuil 1963, p. 352.