Marie-Pierre Fiorentino

lundi 27 août 2012

« Biographie » du grec bios, la vie, et graphein : écrire, dessiner.



A Guillaume et Florentin


Une assiette de viande qui en dit long.

La maison est un rectangle étiré à l’orée d’une forêt. Deux hommes attablés y discutent de Wagner. Nietzsche renie, fourchette à la main, cet ami et idole de sa jeunesse tout en piquant, tranchant, observant et mettant en bouche de la viande, presque le troisième personnage de cette scène. C’est que Nietzsche était végétarien et son ami musicien lui faisait composer des menus spéciaux quand il était son hôte. Mais le temps de Wagner ( et de Schopenhauer dans le même renouveau jubilatoire ), du végétarisme et de sa « petite santé » est révolu. C’est taire ses crises qui le terrassent, le confinent et l’hébêtent sans espoir de guérisson. Sur le fond sépia, verdâtre et bistre, la maladie trace un fil sanglant que le jaune sauve un temps de la mort mais pas de la folie. Qu’importe, un esprit capable de se raviser à temps de fond en comble gagne en santé philosophique lorsqu’il exècre le médiocre pour sécréter le meilleur.

Je me suis posée une question stupide.

La biographie que Zweig consacrait à Nietzsche était attentive à cette souffrance extrême - syphilis, dépression et solitude - ; mais il y a aussi de la gaité chez le philosophe allemand, le fameux Gai savoir. La biographie par Safranski était scrupuleuse quant à la genèse et l’évolution de sa pensée. Celle par Leroy, d’après le livre de Onfray, est aussi émouvante que la première sans trahir l’esprit de la seconde. Pourtant, aurais-je pu apprendre sur Nietzsche si je l’avais découvert à travers cette bande-dessinée ? Au fait, pourquoi les livres de mots m’enseigneraient-ils plus et mieux que les livres d’images en matière de biographie ? Ne dit-on pas « peindre une existence » ? Les premières pages sont muettes, comme la conscience enfantine, vie intérieure d’autant plus intense qu’elle ne se dit pas. Si cet âge est malgré tout très riche, alors la déroute des mots a sonné. Le dessin n’est-il pas un remède à l’ineffable ?
« Idéaliste, va » me suis-je morigénée. Nietzsche n’aurait-il pas aimé cette façon respectueusement impudique de révéler que Ecce homo, tel était l’homme, puisque l’art doit exalter le tragique ? Et l’artiste qui donne à voir ce corps dans tous ses états ne le venge-t-il pas de l’esprit qui l’a finalement trahi ? Vain dualisme, à bien y regarder, car chaque trait se fait cette chair là parce qu’elle est cet esprit-là, tous deux écorchés comme dans les salles de dissection.

Un juste retour aux sources de l’étymologie.

Graphein signifie primitivement égratigner, écorcher. Les deux dernières pages de l’album sont une écorchure poignante.


Maximillien LE ROY d’après Michel ONFRAY, Nietzsche. Se créer liberté, Le Lombard, 2010.


Le Garn, août 2012.